Microbiotique

Ancien attaché pendant plus de quarante ans à l'hôpital Tenon (Paris XX'), le docteur Serge Rafal pratique l'acupuncture, l'homéopathie, la phytothérapie, la micronutrithérapie, à présent uniquement en libéral. li est l'auteur de nombreux ouvrages santé, li organise chaque année à "hôpital Tenon un congrès médical de mise au point suries médecines alternatives et complémentaires (ex-douces), réunissant deux cents médecins venus de la France entière. Les trois dernières éditions, dont celle du 15 octobre 2016 , ont d'ailleurs été entièrement consacrées au microbiote.


Alternative Santé Dans votre livre, vous avancez que les nouvelles connaissances sur le microbiote entraînent une véritable révolution en médecine. C'est-à-dire?
D' Serge Rafal : Depuis 2011, l'identification de la population des micro-organismes vivant dans notre intestin est devenue possible. Cela s'est fait dans le sillage du séquençage du génome humain, grâce à de nouvelles méthodes d'investigation, comme la taxonomie moléculaire. Jusqu'alors, on n'avait qu'une connaissance très approximative de la composition de la flore intestinale, pourtant faite de milliards de bactéries, virus, champignons, levures... Ce qui représente entre 1,5 et 2 kg en poids dans notre corps. Les études étaient limitées par l'impossibilité de cultiver les bactéries anaérobies qui mouraient dès lors qu'on les sortait de leur milieu naturel. Des centaines d'espèces présentes dans nos intestins ont déjà été identifiées. Leur rôle dans l'organisme humain, crucial, s'éclaire peu à peu. Des recherches intensives sur le microbiote sont menées en Europe par des structures importantes comme l'lnserm, l'institut Pasteur, l'U niversité de Louvain, ce qui montre l'importance du sujet. Leurs découvertes ont des conséquences profondes sur notre manière de concevoir la santé. Jusqu'alors, la vision qui prévalait en médecine était pasteurienne. La bactérie était l'ennemi à abattre. Aujourd'hui, nous réalisons qu'elles sont au contraire nos alliées. Le changement de paradigme médical est là.


A. S. Quelles pourraient être les implications thérapeutiques de ces découvertes sur le microbiote?
 D' S. R :. Très importantes. Le déséquilibre de l'écosystème intestinal - la dysbiose - est à l'origine d'une cascade de réactions délétères dans l'organisme, entraînant une inflammation et une hyperperméabilité intestinale. Cette dernière est une porte ouverte pour laisser pénétrer des substances antigéniques qui devraient être éliminées dans les selles et contre lesquelles le système immunitaire réagit instantanément par un déferlement d'anticorps qui déclenchent, entretiennent ou aggravent le processus. Cette chaîne néfaste est impliquée d'une manière ou d'une autre dans des pathologies digestives comme le syndrome de l'intestin irritable, les maladies chroniques inflammatoires de l'intestin, ainsi que probablement le cancer du côlon. Les recherches évoquent une implication dans les infections récidivantes urinaires, gynécologiques, ORL, l'allergie, l'asthme, le diabète, les maladies cardiovasculaires ou neurodégénératives, l'autisme. Dans un proche avenir, les chercheurs devraient identifier des souches de bactéries du microbiote permettant d'avoir un impact thérapeutique ciblé sur telle ou telle affection. La recherche a déjà établi des liens directs, mais elle devrait aller beaucoup plus loin. On rêve déjà d'avoir à disposition des « immunobiotiques», des «allergobiotiques », des «rhumatobiotiques», des «psychobiotiques», ce qui ouvrirait un chemin d'espoir considérable dans le traitement de la plupart des maladies et pathologies.


A. S. Justement, la relation entre l'état émotionnel et psychologique avec le microbiote est l'un des éclairages les plus étonnants de la recherche...

D' S. R. On sait que les colopathes ont des troubles nerveux, et inversement, que des troubles digestifs entraînent des troubles du comportement. Il ne faut pas oublier que 95 % de la sérotonine— un des neurotransmetteurs majeurs impliqués dans la régulation de l'humeur—est synthétisée par les cellules de l'intestin. Ce dernier comprend près de 200 millions de neurones. En outre, notre intestin, connecté au cerveau via le nerf vague, envoie quatre fois plus de messages à notre encéphale que l'inverse. Il informe donc plus qu'il ne reçoit d'ordres, ce qui pose la question de savoir qui commande vraiment dans le corps. Expérimentalement, le lien entre comportement, humeur et microbiote a déjà été établi. Des chercheurs ont transplanté des flores intestinales de souris agitées à leurs congénères plutôt apathiques et ont observé des variations nettes de comportement, avec plus de témérité, d'agitation, d'excitation. Et vice et versa, prouvant l'influence du microbiote sur l'humeur.




A. S. Avoir une bonne alimentation, intimement liée à l'équilibre et à la qualité de notre microbiote, semble de plus en plus compliquée. Comment faire?
D' S. R. Outre les conseils de base de bien mastiquer et de manger dans le calme, je prône une consommation modérée de produits laitiers etde gluten. Ces deux types de produits ne ressemblent plus à ce qu'ils étaient autrefois. Le blé a subi de nombreuses modifications génétiques au cours du temps et comporte aujourd'hui quarante fois plus de gluten, substance réactive, voire nocive, à laquelle de plus en plus de gens sont hypersensibles. Quant au lait, outre le fait qu'il ne présente pas d'intérêt nutritionnel pour la plupart des adultes, il contient des facteurs de croissance lorsqu'il est produit industriellement. De nombreuses études l'incriminent dans la survenue de perturbations endocriniennes, de maladies métaboliques comme le diabète de type 2, d'affections auto-immunes et de cancers hormono-dépendants. De 10 à 15 % des Français ont d'ailleurs spontanément adopté un régime d'exclusion de ces substances, et ce en dépit des messages officiels réitérés incitant à leur consommation pour un bénéfice santé. Le régime sans Fodmaps, mis au point il y a une dizaine d'années en Australie, consiste à éliminer certains sucres alimentaires facilement fermentés par des bactéries intestinales et qui provoquent des gonflements. Il est intéressant pour les personnes souffrant de colopathie fonctionnelle. Le mieux est d'essayer l'éviction de tel ou tel aliment ou groupe d'aliments par séquence de trois semaines et d'observer ses réactions, en faisant le plus simple et le moins dogmatique possible.

A. S. Faut-il avoir le réflexe pro- biotique en cas de problèmes intestinaux?
D S. R. C'est une question délicate. Si les probiotiques ont beaucoup été prescrits par les spécialistes en médecine naturelle, il convient aujourd'hui de rester prudent. Nous en sommes aux balbutiements concernant leur utilisation et nous devrions à l'avenir disposer de souches ayant une action plus ciblée. Dans certaines pathologies, comme dans la colopathie fonctionnelle, la prise de ferments lactiques est aléatoire, les symptômes pouvant parfois être aggravés. Ceci étant dit, les probiotiques aident en cas de diarrhée infectieuse. Ils sont aussi intéressants probablement dans les cas d'infections récidivantes, gynécologiques, ORL, urinaires et pour l'allergie. L'eczéma, les intolérances alimentaires, les maladies chroniques inflammatoires, les troubles de l'humeur telle que la déprime et la dépression pourraient aussi en bénéficier, mais sans certitude pour l'instant sur les souches à apporter. Ils sont en tous cas absolument indispensables lors ou après une antibiothérapie pour réensemencer l'intestin. Pour prévenir les infections hivernales, on peut prendre une gélule dosée de 5 et 10 milliards de bactéries lactiques vivantes et de 10 à 20 milliards de levures, trois à quatre fois par semaine. En cas de problème aigu, on passe à une voire deux prises par jour. Mais il ne faut pas oublier que l'alimentation est le meilleur pourvoyeur en prébiotiques, dont raffolent les bactéries intestinales (les probiotiques). On en trouve dans la choucroute crue, le misa japonais, le tempeh indonésien et dans la bière artisanale non pasteurisée.

A. S. Y a-t-il des pistes dans le domaine du microbiote particulièrement novatrices?
D' S. R. La transplantation fécale, qu'il conviendrait plutôt de nommer «transfert de flore intestinale», est prometteuse, même si elle semble proprement incroyable de prime abord. Elle est maintenant pratiquée régulièrement dans des hôpitaux de l'AP-HP à Paris (Bichat, Cochin, Saint-Antoine...) et ailleurs dans le monde depuis quelques années. lI existe même depuis peu des banques de donneurs de matières fécales, par exemple aux Pays-Bas. Il s'agit d'un transfert de flore intestinale d'une personne à une autre, de la même famille - du moins en France —,via un recueil de matières fécales ayant subi un certain nombre de transformations. Le geste en lui- même est simple, il se fait par sonde ou coloscopie, et est très bien maîtrisé par les équipes médicales. Aujourd'hui, cette transplantation concerne uniquement une indication précise, les infections récidivantes à Clostridium difficile chez des patients atteints d'une rectocolite grave déclenchée par des antibiotiques. Le taux de guérison de l'intervention est remarquable, de 80 à 95 %. La tentation est d'aller plus loin et d'élargir les indications, par exemple aux personnes atteintes de diabète et aux malades de Crohn et de la rectocolite hémorragique. C'est une piste thérapeutique d'espoir que nous entrevoyons et attendons. l.
Isabelle Fontaine.Alternative Santés novembre 2016 5 n°40 17



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